Gerrit Vreken - un hollandais au service du FCN

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Joueur du FC Nantes de 1949 à 1955

Ailier au début de sa carrière puis milieu défensif voire défenseur, Gerrit Vreken savait tout faire. On le vit même parfois endosser la tunique de gardien de but pour dépanner. Il portât le maillot des canaris pendant 6 saisons et fut, notamment, à l’origine de la venue de Jan Van Geen à Nantes. En apparence il fut un joueur comme un autre dans l”histoire du FC Nantes. En apparence seulement… Retour sur le parcours pas très ordinaire et controversé d’un joueur qui s’est senti incompris jusqu’à sa mort le 28 février dernier.

né le 20 Janvier 1923 1923 à La Haye (Pays-Bas)
décédé le 28 Février 2013 à Chatillon Coligny (France)
1 Sélection (non officielle) avec les Pays-Bas
2 fois champion des Pays-Bas avec l”ADO La Haye (1942 et 1943).

Carrière à Nantes :

1949-50 (D2) : 27 matchs pour 2 buts
1950-51 (D2) : 24 matchs pour 0 buts
1951-52 (D2) : 18 matchs pour 0 buts
1952-53 (D2) : 28 matchs pour 0 buts
1953-54 (D2) : 24 matchs pour 0 buts
1954-55 (D2) : 17 matchs pour 0 buts

Club précédents :

1939-1944 : ADO La Haye (90 matchs pour 1 but)
1946-49 : AS Monaco (D2)

Clubs après le FCN :

1954-60 : Tigres Vendéens Les Sables (entraineur-joueur)
1961-62 : Zwolsche Boys (entraineur)
1962-64 : Be Quick 1887 (entraineur)
1964 - ? : SC Dugny (entraineur)

Gerard Vreken est né en 1923 à La Haye où il a grandi et commencé à taper ses premiers ballons. Il n’a que 16 ans quand Wim Tap, le manager de l’ADO, l’équipe locale, vient le chercher dans la boulangerie de ses parents pour lui demander de venir compléter son effectif pour un tournoi au Sparta.  A l’époque le football néerlandais, même s’il est encore résolument amateur est déjà d’un très bon niveau et le “Alles Door Oefening” (ADO) en est l’un des meilleurs représentants dès la fin des années 30. Le jeune Gerrit accepte la proposition de Tap et part donc avec l’équipe première pour faire le remplaçant. Le destin voudra alors que l”ailier droit de l’ADO, un certain Van Breukelen, se casse la jambe après 15 minutes jouées au cours de ce tournoi. La carrière de Gerrit Vreken était lancée… Il va savoir saisir sa chance pour devenir rapidement titulaire dans l’équipe montante des Pays-Bas. Il vient d’avoir 19 ans, en 1942, quand il remporte le titre national avec l’ADO. Un titre que l’équipe parvient à conserver la saison suivante. Ce seront d’ailleurs les seuls titres majeurs jamais remportés par l’équipe de La Haye au cours de son histoire et Gerrit Vreken y a grandement participé en marquant, notamment, le but du titre le 14 juin 1943 pour une victoire 1-0 contre Twente en finale nationale.

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ADO La Haye - Champion des Pays-Bas 1943

C’est une période faste pour le jeune Gerrit malgré les temps tourmentés que vit son pays, soumis à la botte hitlerienne. La guerre ne semble avoir aucune emprise sur le destin de Vreken. Jusqu’à la Libération en 1944… Vint alors le temps de l’épuration où certains ont eu à rendre compte de leur comportement durant la douloureuse période d’occupation. Le club de l’ADO est tout de suite montré du doigt. Il était en effet de notoriété publique que certains de ses membres s’affichaient clairement comme membres du NSB, le parti fasciste néerlandais qui collaborait avec les nazis. L’équipe en avait même tirée une sulfureuse réputation et était rarement la bienvenue lors de ses déplacements à l’extérieur : l’équipe hitlerienne disait-on alors. Parmi les personnes principalement mises en accusation d’avoir collaboré avec l’ennemi : ”Le président, le secrétaire et… le joueur Vreken.” Vreken est donc arrêté en septembre 1944. Il sera détenu pendant 3 semaines dans une école de La Haye en en compagnie de plusieurs membres du NSB. Le temps de s’expliquer sur son comportement pendant la guerre. La parole est à la défense..

«J’étais à l’arbeidsdienst, je n’étais pas du tout membre du NSB. Après trois semaines, j’ai été interrogé, j’ai alors tout expliqué. En 1942, je travaillais chez Van Heem, une entreprise vendant des radios. J’étais en train de vérifier une machine, quand le portier est venu me voir : « Peux-tu venir avec moi ? » Je l’ai suivi. Il me dit alors : « Tu as encore dix jours, puis on t’enverra en Allemagne ».

Il fait partie d”une équipe de 6 personnes réquisitionnées pour partir travailler en Allemagne.

«Evidemment, j’ai demandé pourquoi. Il me dit qu’ils avaient besoin de main d’œuvre dans les usines. Quand j’en ai eu parlé à mes parents ces derniers dirent : S’il le faut, alors il le faut. Nous avons aussi pensé à la clandestinité. « Mais s’ils me trouvent, ils me tueront ». J’avais déjà entendu des histoires qui s’étaient mal terminé au sujet de clandestins. Parce qu’il y a toujours des traîtres, hein. J’aurais pu me cacher chez le fermier Pasman, où j’allais chaque année en vacances. Il voulait bien s’occuper de moi, mais il y avait de plus en plus de gens qui étaient rattrapés. Et causer des problèmes à ces gens ? Je devais quand même aussi penser à ça ?»

Pour Gerrit cela signifie abandonner ce qu’il a de plus cher au monde : son football. C’est alors qu’un supporter (ou membre ?) d’ADO (dont il taira le nom mais certifiera qu’il était membre du NSB vint le rencontrer.

«Il m’a demandé s’il était exact que je devais être envoyé en Allemagne ; je ne sais pas comment mais il était au courant. Je lui ai répondu qu’effectivement c’était vrai. Il m’a alors demandé si je voulais absolument rester aux Pays-Bas. « Evidemment », ai-je répondu. « Mais pas comme un clandestin. » Il dit alors : « Reviens me voir demain ». Selon lui, il y avait une solution, si j’acceptais le Arbeidsdienst (Service du Travail). J’ai alors discuté de ça avec mes parents. L’arbeidsdienst était un organisme néerlandais sous la coupe des Allemands. Il n’était alors pas question d’être membre du NSB. Alors que faire ? Si j’allais en Allemagne, je ne pouvais plus jouer au football et je me serai retrouver éloigné de mes parents qui ne pourraient plus me voir. En acceptant  je pouvais au moins revenir à la maison une fois par semaine.

Il a donc accepté.

La seule chose qu’on nous a donné à l’arbeidsdienst, c’était une pelle. On travaillait dehors –j’aimais de toute façon déjà bien ça- et on rendait le sol productif. Cela permettait aux gens de manger.»

Vreken a été employé dans la Drenthe, dans le nord du pays pour des opérations de défrichements.

«Pendant la période où j’ai travaillé à l’arbeidsdienst, j’ai pu continuer à jouer au football, parce que le chef du camp était de La Haye et un fan de ADO. “Ne vous inquiétez pas, dit-il, si vous allez à La Haye pour jouer au football, je vous emmène. “Il était membre du NSB, mais c’était un gars sympathique. Grâce à lui, j’ai pu continuer à jouer. Tous mes coéquipiers d’ADO savaient que j’étais à l’arbeidsdienst. Je leur avais expliqué que j’avais dû faire un choix. On ne parlait jamais de Juifs, je n’y voyais aucun mal. Nous étions certes obligés d’être membres du NSB, mais ce n’était pas le cas au départ. Cette loi a été promulguée alors que je travaillais déjà depuis deux ans. Un membre sympathisant ne pouvait pas porter un badge du NSB. Mais un autre badge avec l’un ou l’autre signe allemand, oui. A la fin de l’interrogatoire, ils ont dit : « Prenez donc vos affaires. Vous êtes libre ».

Libre mais interdit de voter pendant 10 ans.

«Cela ne m’intéressait de toute façon pas. Je ne vote jamais.»

Mais l’affaire ne s’arrête pas là pour Vreken. Le club de l’ADO procède aussi de son côté à son propre ménage. Une “commission d”épuration” est chargée de statuer sur le sort de ses membres qui se sont corrompus durant la guerre.  Vreken est suspendu par le club pendant 1 an. Cette  suspension est aussitôt reprise par la Fédération (KNVB) qui l’étend à l’ensemble du territoire national. Vreken est cette fois privé de son football. Les temps sont alors durs pour lui. Montré du doigt, ses parents sont aussi régulièrement pris à partie au sujet de leur fils.

«Ici, j’étais considéré comme un membre du NSB. Je ne pouvais l’accepter. Mes parents en ont aussi souffert. On leur disait : « Alors, votre fils, là, du NSB, il est de retour ? »

Au terme de sa suspension Gerrit Vreken demande sa réintégration au sein de l’ADO. Une réunion se tient à ce sujet mais on lui ferme à nouveau la porte. L’un des plus virulent au retour de Vreken se nomme Wim Koek, le gardien de but du club. Pourtant le comportement de Wim Koek durant la guerre n’avait lui non plus pas été exempt de tout reproche. Dans son café une pancarte ” Interdit aux Juifs” était accrochée. Par ailleurs on l’avait souvent vu attablé avec les allemands dans son troquet en train de déguster quelques pièces de viande. Mais lui s’en était sorti indemne à la Libération… Un fort en gueule qui avait réussi à dresser l’opinion contre Vreken et son retour au club. En 1946, se présente alors une opportunité pour Vreken de pouvoir quitter les Pays-Bas. Un jour il reçoit une lettre d”un ami, Jan de Vos, récemment installé en Principauté de Monaco.

“Dans sa lettre mon ami m’explique que le club de football monégasque recherche des attaquants. J’ai pensé: c’est la chance de ma vie. Je pourrai être un footballeur professionnel ce qui n’était pas encore possible aux Pays-Bas.”

Après 2 matchs d’essais joués avec le club de la Principauté, Gerrit Vreken est intégré définitivement dans l’effectif. Il devient le 3ème hollandais à jouer en France après Gerrit Keizer et Balkhuys Beb. Vreken jouera 3 saisons pour l’ASM en Deuxième Division française. Il y connaîtra les affres de la blessure qui a bien failli mettre un terme prématuré à sa carrière de footballeur. Les médecins lui avait même dit qu’il ne pourrait plus jamais rejouer.

«J”ai eu peur. Mon genou était cassé. “

C’est un vieil homme rencontré au cours d’une partie de pétanque qui va venir à son secours. Un vieux remède de famille récupéré auprès du grand-père de l’ancien… Vreken va suivre ses conseils : tous les jours il va à la plage et creuse une fosse dans le sable mouillé pour y plonger son genou endolori. Ensuite il s’assoit et prend un livre le temps que le soleil sèche le sable. Après une semaine  les progrès commencent à se faire sentir.

«Sur la piste j’ai commencé par faire trottiner un premier tour. Puis deux. Puis trois. Le genou n’était pas enflé. C’était un miracle. »

La vie de footballeur de Gerard Vreken peut reprendre. A l’été 1949, il est recruté par le Football Club de Nantes. Il a alors 26 ans. Lors de sa première saison (qui est aussi la première d’Antoine Gorius comme entraîneur), le hollandais se révèle être la meilleure recrue de l’inter saison les autres étant fort décevants par ailleurs. Les bonnes prestations de Vreken ne suffisent pas à masquer les faiblesses du FCN qui accomplit cette année là l’une des pires saisons de son histoire, terminant avant-dernier de la Deuxième Division et ne devant son maintien qu’à l”absence de candidats au professionnalisme parmi les clubs amateurs. Alors qu”il s’apprête à rentrer près des siens aux Pays-Bas lors des vacances de l’été 1950 il est approché par le Président Saupin qui va le charger d’une mission. En effet, fort d’une subvention municipale exceptionnelle accordée au FC Nantes, Marcel Saupin souhaite renforcer significativement son effectif. Vreken est donc prié de profiter de son séjour en Hollande pour contacter des joueurs talentueux désireux de venir tenter leur chance à Nantes. Gerrit ne manque pas à sa parole et quand il rentre de congés, il n’est pas seul. Avec lui se présentent, Anton Bauman, un demi qui joue alors à l’ADO et Jan Van Geen, un buteur en provenance de Scheveningen. Durant les 2 saisons qui suivront, 1950-51 et 1951-52 le FC Nantes alignera donc régulièrement 3 néerlandais dans son équipe. Arigo Sacchi en fera de même beaucoup plus tard…

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(photographie aimablement transmise par JyfJyf85)

Avec sa colonie hollandaise les résultats s”améliorent effectivement : 10èmes puis 4èmes. Même si la Première Division tant désirée se plait à échapper au club nantais Gerrit Vreken se revèle, au fil des rencontres et des saisons, comme un grand serviteur du FCN. On le voit même parfois jusqu”à dépanner l’équipe en acceptant de jouer gardien de but quand les titulaires du poste sont forfaits ( comme lors du célèbre match à Monaco en fin de saison 1952).

FC Nantes - Saison 1951-52

(photographie aimablement transmise par Jac 79)

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FC Nantes - Saison 1952-53 : Vreken joue gardien de but

Il est encore au FCN quand survient un évènement dramatique qui, paradoxalement, va provoquer ce qui sera selon ses dires le meilleur souvenir de sa carrière sportive. Dans la nuit du 31 janvier au 1er février 1953, une forte tempête combinée avec des coefficients de marée élevés provoquent la rupture des digues qui protègent une partie des Pays-Bas. Une catastrophe qui provoqua la mort de 1800 hollandais et des dommages matériels de grande ampleur. Près de 100 000 personnes ont perdu leurs maisons, 200 000 hectares sont inondés. Un drame terrible qui émeut le monde entier. Parmi les plus sensibilisés, forcément, se trouve la colonie des footballeurs bataves expatriés. A l’initiative de Theo Timmermans et Bram Appel, deux joueurs qui évoluent dans le championnat de France, un match de charité est rapidement organisé le 12 mars afin de récupérer des fonds pour venir au secours des victimes. Ce match est prévu se jouer au Parc des Princes et opposera l’Equipe de France à une sélection des meilleurs joueurs hollandais professionnels. Dans le contexte de l’époque ces joueurs professionnels hollandais obligés d’évoluer à l”étranger sont considérés comme des parias par leur Fédération. C’est la raison pour laquelle la KNVB interdira que l’on joue l’hymne national hollandais avant cette rencontre. Elle les empêchera aussi de porter la tunique orange. Leurs maillot seront rouges ce jour là. C’est Kees Rijvers qui appelle Gerrit Vreken pour l’inviter à participer à ce match. Gerrit accepte sans hésiter.

“Le match au Parc des Princes était une très bonne chose. Nous avons joué pour les gens qui étaient dans le besoin. Le produit pour les victimes de l”inondation était plus de cent mille florins”.

Ce jour là on dénombrera près de huit mille Hollandais dans les tribunes du Parc des Princes. Pour leur grand bonheur ils vont  assister à la victoire de 11 garçons qui se connaissent à peine et n’ont pour la plupart jamais joué ensemble contre l’une des meilleures sélections européennes du moment (2-1). Un gros succès considéré par les spécialistes du football hollandais comme l’évènement décisif pour l’instauration du professionnalisme aux Pays-Bas à partir de 1954. Un autre nantais, Jan Van Geen, a aussi participé à cette rencontre. Il a même marqué un but malheureusement invalidé par l”arbitre.

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L”équipe qui est entrée dans l”Histoire du football néerlandais lors du “Watersnoodwedstrijd”.

Debout de gauche à droite: Gerrit Vreeken (Nantes), Rinus Sheep (Racing Club de Paris), Cor van der Hart (Lille), Frans de Munck (1 FC Köln.), Joop de Kubber (Bordeaux), Arie de Vroet (Rouen), Edmond Delfourt (qui avait endossé le rôle de manager). Accroupis de gauche à droite: Bram Appel (Stade de Reims), Kees Rijvers (Saint-Etienne), Jan Van Geen (Nantes), Theo Timmermans (Nîmes), Bertus de Harder (Bordeaux).

Ce match est resté gravé éternellement dans la mémoire de Gerrit Vreken.

“Je pense à ce match tous les jours” aura-t-il l”habitude de déclarer jusqu”à la fin de sa vie.

Au terme de la rencontre, les supporters hollandais envahiront la pelouse du Parc des Princes pour porter leurs joueurs en triomphe. Vreken n’a pas fait exception, et par ailleurs aucun coéquipier n’a fait aucune allusion à son passé. Le pays, dans le drame de la catastrophe qui vient de le frapper, a tourné la page de la guerre qui s’est achevée huit ans plus tôt et parait désormais appartenir au passé.

En 1955, Gerrit Vreken a 32 ans quand il est libéré par le FC Nantes. Antoine Raab, de retour aux manettes de l’effectif des canaris, ne comptant pas sur le hollandais. Il met donc un terme à sa carrière de footballeur pro pour devenir entraîneur-joueur aux Sables d’Olonne chez les Tigres Vendéens. Il y restera 6 ans et participera notamment à la formation d’un certain Claude Robin qui deviendra international et Champion de France avec le FC Nantes en 1966. C’est durant son séjour aux Sables d”Olonne qu’il aura la douleur de perdre son épouse en 1959. En 1961, il rentre temporairement dans son pays natal pour entraîner les clubs de Zwolsche Boys puis de Be Quick 1887 avant qu’une annonce parue dans le magazine France Football ne le décide à revenir définitivement en France comme entraîneur du petit club de Dugny à partir de 1964. Il a ensuite mené une vie paisible, retournant régulièrement aux Pays-Bas avec sa compagne pour y faire du tourisme et y récupérer quelques précieux oignons de tulipe dont il aimait tant s’occuper dans son jardin, entre un moulin à vent et un drapeau hollandais.

“Je ne me suis jamais senti coupable. Pourquoi ? Il n’y avait pas d”autre solution que celle que j’avais trouvée. C’est encore difficile pour moi d’y repenser aujourd’hui. Ce que je regrette le plus ? D’avoir été si mal compris. Un autre à ma place aurait fait exactement la même chose. “

Gerrit Vreken s’est éteint le 28 février 2013 à Chatillon Coligny. Il venait de fêter ses 90 ans.

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