De la Citouche à Malakoff

De la cité de la Navale de Couëron au FC Nantes… Retour sur le parcours de deux jeunes issus de l’immigration ouvrière, depuis les bas-fonds miséreux d’une cité ouvrière jusqu’au strass et les projecteurs du football professionnel.

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Albert et Wadjou, deux gamins de la Citouche sous le maillot des canaris

Si un jour vous passez sur cette route droite qui relie Couëron à Basse-Indre vous remarquerez sur votre gauche une petite zone artisanale, appelée zone d’activité de la Navale. C’est précisément à cet endroit que se trouvait autrefois la Cité de la Navale. Seul subsiste aujourd’hui un bâtiment le long de la route, il avait été construit pour y installer un commerce de proximité et une école maternelle. Des quartiers d’habitation, il ne reste rien.

Cette cité ouvrière avait été construite par les Etablissements Carnaud tout proches, les fameuses Forges de Basse-Indre, pour y loger leurs ouvriers et leur famille. La Cité de la Navale était une cité parmi d’autres, comme celles du Bossis ou de la Chabossière construites précédemment dans le même secteur.

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Dans les années 50, les Forges de Basse-Indre tournent à plein régime. Près de 3300 employés s’activent à transformer les minerais extraits des mines de Sion-les-mines (Fer) et d’Abarretz (Etain) pour les transformer en fer blanc qui est ensuite expédié vers des usines de fabrication d’emballages et de boites métalliques.

Parmi ces 3300 employés, on dénombre pas moins de 2900 ouvriers dont 9% sont d’origine étrangère, la colonie polonaise étant largement la plus représentée. La plupart de ses ouvriers bénéficient alors de logements de l’entreprise selon la volonté des patrons, leur fameux “paternalisme” dont on ne sait trop s’il vise vraiment à améliorer le sort de leurs ouvriers ou à se  garantir la paix sociale. Par ailleurs à cette époque le chômage n’existant pas, il est important de briser le nomadisme de cette main d’œuvre souvent issue du milieu rural en les formant aux exigences du travail en industrie. Le patronat construit donc d’immenses cités ouvrières  au voisinage de leurs usines pour mieux contrôler la vie de leurs ouvriers et de leur famille.

Dans l’esprit des patrons, ces cités doivent protéger leurs personnels des fléaux qui frappent les classes prolétaires. Ces derniers vivent encore souvent dans une misère sociale, culturelle et matérielle. Aux problèmes d’hygiène, d’alcool et de violence, la Cité ouvrière est censée opposer : vie familiale, propreté, probité et surtout le travail. Pourtant, dans la réalité, les salaires de misère ne suffisent pas pour permettre l’élévation sociale des ouvriers et, à la Navale comme dans les autres cités ouvrières, on dépense plus qu’on ne gagne d’argent si l’on veut nourrir et habiller dignement ses enfants. On tire le diable par la queue, la pauvreté et la promiscuité sont le quotidien de ces cités de misère sociale où la malnutrition et le dénuement matériel règnent en maîtres sous fond d’alcoolisme, de bagarres et de maladies qui restent malheureusement très présents.

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Mais ces cités et leurs conditions de vie précaires laissent aussi parfois entrevoir de grandes valeurs. La fraternité, la solidarité et l’amitié ne sont pas seulement des mots là bas . Entre toutes ces familles plongées dans la même galère, on se serre les coudes.

C’est ainsi que l’on vit à la Cité Navale bientôt surnommée “la Citouche”, un quartier de mauvaise réputation. Là s’y côtoient des familles nombreuses issues de l’immigration. Des bretons, des arabes, des polonais, des espagnols, des moldaves et d’autres encore qui forment une communauté multi-ethnique composée de gens différents, partageant leur sueur aux Forges et leur misère le reste du temps.

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Ces cités ouvrières voient grandir bon nombre de gamins qui se retrouvent dans les cours ou dans les jardins des alentours pour taper dans le ballon. Quand ils sont en age, ils forment l’essentiel des cadres des équipes de jeunes de l’Etoile Sportive de Couëron, le club des ouvriers dont le grand rival local est la Concorde, le club des cathos et des bourgeois. C’est ce parcours initiatique que vont suivre deux mômes de la Citouche avant de devenir footballeur professionnel au FC Nantes à la fin des années 50.

Deux garçons qui n’ont que quelques mois d’écart. L’ainé, Wladislav, est né en décembre 1934, il est issu de l’importante colonie polonaise. L’autre, Saïd-Albert, comme son prénom l’indique, est de sang mêlé, sa mère est bigoudène et son père kabyle.

Wladislav c’est “Wadjou” Smolenski qu’on appelle aussi “Smo”. Un garçon solide, une “force de la nature” comme on dit.Il a été champion de France cadet du lancer du poids mais c’est aussi un bon footballeur, défenseur intraitable au jeu de tête redoutable.

Saïd-Albert c’est “Albert” Guessoum, le fils de Saïd qui, forcément comme tout le monde s’esquinte aux forges et occupe son temps libre à cultiver le lopin de terre que son patron lui a octroyé ainsi qu’à élever une quinzaine de biquettes qui lui rappellent sa Kabylie natale. Albert c’est le cadet de la famille, son frère ainé Ali-Louis a un an de plus, et sa soeur Simone un an de moins.
Albert possède un don pour le sport, c’est comme ça… A 14 ans il remporte un cross, devant près de 350 concurrents qu’il surclasse aisément. Tranquille, sans doute même avec une léger sourire aux lèvres, c’est avec une cigarette au bec qu’il monte sur le podium pour y recevoir son trophée. Il est sacré champion de France cadet de la discipline et remporte aussi le “cross de l’Huma” de sa catégorie d’âge où s’étaient pourtant alignés 600 coureurs. Ce talent, ce potentiel, forcément attirent les regards du RACC, le grand club d’athlétisme de l’agglomération nantaise. Mais comme ses copains de la Citouche ce qui intéresse Albert c’est le foot à l’Etoile Sportive. Il est minime qu’on le surclasse cadet. Quand il est cadet il joue avec les seniors sous une fausse licence. Fin et technique, sur le terrain, Albert c’est la classe au poste d’inter droit. Il a vite été repéré par Antoine Raab pour le compte du FCN, mais encore trop jeune pour intégrer les pros, on le laisse jouer avec ses copains à Couëron tout en commençant à lui verser quelques subsides dont profite la famille, une sorte d’investissement quoi.

C’est en 1954 qu’on lui fait signer son premier contrat professionnel. Albert vient d’avoir 20 ans et il reçoit alors un salaire équivalent à presque 7 fois le salaire moyen mensuel d’un ouvrier. Avec ses premières paies, il va pouvoir se payer un vespa et faire quelques cadeaux à ses proches. Ah il a de l’allure le Albert avec ses belles fringues et son scooter quand il descend voir ses copains de la Citouche. Les gamins de la cité ont même le droit de monter avec lui de temps en temps.

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Albert Guessoum

Bientôt le scooter est remplacé par une Aronde “Deluxe”. Le standing s’élève mais Albert n’oublie jamais d’où il vient. Parfois accompagné par quelques coéquipiers du FC Nantes, il fait une descente voir ses proches. C’est l’occasion pour les gamins du voisinage de faire des parties de foot mémorable : les pros du FCN contre tous les gamins de la Citouche. Les plus grands, les amis profitent aussi souvent d’invitations pour venir admirer Albert au stade Malakoff le dimanche après-midi. Sitôt la partie terminée, les 3èmes mi-temps le ramènent avec son frère vers Couëron. Parfois, souvent, ça déborde et les soirées se terminent en castagne…

“Smo”, quant à lui, viendra au professionnalisme un peu plus tard et c’est avec le statut d’amateur qu’il participe à ses premiers matchs avec la première du FC Nantes. Le personnage est haut en couleur et facétieux.

Durant son service militaire qu’il accomplit au Bataillon de Joinville, il est appelé un jour à jouer avec la réserve nantaise à Chartres en CFA. Le dimanche soir, après la rencontre, tandis que tout le monde s’apprête sur le quai de la gare à se séparer de Smo qui doit, lui repartir dans l’autre sens pour rejoindre sa caserne, il refuse de prendre le train et veut rentrer à Nantes avec ses copains. Albert Heil, alors en charge de l’équipe, doit se fâcher pour lui faire entendre raison pour éviter ce qui serait une désertion de la part de son joueur. Heil pense avoir réussi à le ramener à de plus sages intentions quand il voit Smo partir en colère et abandonner ses équipements sportifs sur le quai. Les sacs sont vite récupérés par la délégation nantaise qui grimpe dans son train en direction de Nantes. Le train roule depuis déjà un bon moment, quand survient le coup de théâtre :  Smo surgit dans le wagon où ont pris place ses équipiers et leurs dirigeants. Cette fois Albert Heil se met dans une colère noire. Wadjou, vexé, tourne les talons et quitte le compartiment. On entend alors une porte s’ouvrir. Tout le monde se précipite, Heil le premier On croit que Smo a sauté avant de découvrir qu’il s’est accroché à l’extérieur du wagon tandis que le train file à toute allure. Le plaisantin se marre en voyant la tête de ses partenaires médusés. Ah il devait en falloir des nerfs d’acier à Albert Heil pour encadrer des “gibiers” tels que Wadjou Smolenski !

Smolenski non plus n’oublie jamais sa cité de la Navale et pour cause : il est fiancé avec Thérèse une voisine de la famille Guessoum à la Citouche. Tandis qu’il est toujours sous les drapeaux, en 1956, il vient dans la région pour un match avec l’équipe de France Militaire. Après la rencontre, Smo ne manque pas de venir faire un petit coucou à sa fiancée de la Citouche avec quelques coéquipiers. C’est ainsi que ce jour là les gamins de la Navale verront débarquer dans leur cité quelques unes des vedettes qui deviendront célèbres lors de la Coupe du Monde en Suède, tel Just Fontaine.

C’est encore une fois Antoine Raab qui fait signer son premier contrat professionnel à Wadjou en 1957 pour sa troisième et dernière saison avec le FC Nantes. Il aura joué 44 matchs avec le maillot jaune et vert sans jamais inscrire le moindre but.

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“Smo”

En 1958 il revient à Nantes avec sa nouvelle équipe du Stade Français. Wadjou et la délégation parisienne arrive la veille du match et prennent leur quartier dans un hôtel en ville. Il demande et obtient l’autorisation de son entraineur pour aller faire une partie de billard et s’en va accompagné de trois équipiers en direction de… la Citouche où il rejoint les frères Guessoum. Toute la bande finit la soirée dans un bal à Saint-Herblain et la nuit est bien entamée quand on décide de rentrer. Stupeur, un équipier parisien manque à l’appel. Il vient de partir avec une demoiselle et il faudra attendre 3h00 du matin pour le voir revenir. A leur arrivée à l’hôtel, les quatre lascars sont attendus de  pied ferme par leur entraineur. Ce dernier a déjà pris les devants en appelant Paris pour qu’on lui envoie des réservistes de toute urgence. Inutile de dire que les sanctions tombèrent et Smo sera suspendu 6 mois par son club avant d’être transféré au CA Paris. Il n’y fera qu’une seule saison avant de disparaitre du monde du football professionnel.Elle lui aura coûté cher cette escapade nocturne !

Albert, quant à lui, réalisera 5 saisons chez les canaris de 1954 à 1959, avec 89 matchs et 8 buts inscrits.

Lors d’un match contre Sedan Albert éclabousse la rencontre de toute sa classe, France Soir écrit ce jour là :

“Une nouvelle étoile est née au firmament du football français”.

La presse régionale, elle, émet déjà quelques réserves :

“Il s’est joué de tous ses adversaires, mais il en est un qui sera plus redoutable, plus coriace que tous les autres, c’est lui même.”

Évidemment, la carrière sportive d’Albert gagnerait à un éloignement de sa cité où les tentations sont tellement présentes. Certains clubs de 1ère division comme Lyon et le Stade Français se sont même dit intéressés pour l’accueillir. Hélas, les joueurs professionnels ne sont, à cette époque, pas seuls maitres de leur destin et sont pieds et mains liés avec leur club et les dirigeants qui les emploient. Et le FC Nantes tient à lui , pas question de le lâcher…

Quand Albert apprend que la plupart de ses partenaires sont mieux payés que lui, le malaise s’accroit. Il se sent exploité, comme ses copains de la Cité se sentent exploités par leur patron.

Albert se dégoûte. Il est de plus en plus mal à l’aise avec le milieu du football professionnel. Ce mal être se ressent dans ses prestations et deux ans après avoir refusé de le libérer, le FCN exsangue financièrement ne peut plus le retenir. Il est transféré à l’US Boulogne en 2ème division. en 1959 où il ne restera qu’une seule saison, le temps d’y rencontrer celle qui deviendra son épouse puis de rentrer dans sa région natale pour prendre en charge le Sporting Club Nazairien en tant qu’entraineur-joueur. C’est là qu’il aura un temps sous sa coupe un jeune joueur très talentueux, un certain Jean-Marc Guillou qui affirmera toujours avoir beaucoup appris auprès d’Albert Guessoum. Après 3 ans à St Nazaire, il entrainera le Racing Club de Donges avant de disparaitre définitivement du monde du football.

Aujourd’hui, Saïd-Albert vit quelque part du haut de ses 80 balais. Son copain Wadjou, lui, n’est plus là, il est décédé d’une crise cardiaque en 1989.

Sources :

“La Citouche” - Regard sur la Navale de Peter Dontzow

“La métallurgie lourde dans l’etuaire de la Loire” par Marie-Madeleine Le Naire dans la revue Norois n°6 (1955)

“A la découverte du patrimoine industriel de Couëron” de la Ville de Couëron

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